Mme Récamier


Nicole Brülart de Genlis, comtesse de Valence (1767-1847) - Juliette Récamier.

Rien ne prédisposait vraiment Marceline Desbordes-Valmore, menant une vie très discrète, écrivain, c'est vrai, mais sinon anonyme, du moins pas au premier plan, « vivant dans une armoire » comme elle le dit elle-même dans une lettre à l'une de ses amiesDans une lettre à Mélanie Waldor, de 1835, alors qu'elle s'étonne que l'on veuille écrire une biographie sur elle., souvent loin de Paris d'ailleurs, rien ne la prédisposait réellement donc à participer, de près comme de loin, à cette vie mondaine qu'était celle de Madame Récamier, amie dans sa jeunesse de Mme de Staël, de Caroline Murat, de Benjamin Constant... tenant salon, proche d'hommes d’État comme d'un grand nombre d'écrivains très célèbres, dont Chateaubriand évidemment.

Même si Marceline ValmoreEn ce qui concerne la relation entre Mme Récamier et Marceline Desbordes-Valmore, voir l'intéressant article de Christine Planté, Mme Récamier et Marceline Desbordes-Valmore, Relations féminines autour de l’Abbaye-aux-Bois, publié dans Juliette Récamier dans les arts et la littérature. La fabrique des représentations, Delphine Gleizes et Sarga Moussa dirs., Hermann, 2011, p. 57-78. ne tiendra jamais qu'un rôle très secondaire dans cette société mondaine, cette rencontre se produisit pourtant à partir d'une recommandation de Hyacinthe de Latouche, en 1825, et puis, la volonté de Mme Récamier de venir en aide à Marceline Valmore, et puis, quelques visites à l'Abbaye-au-Bois, avec Sainte-Beuve, par exemple, où elle rencontra Jean-Jacques Ampère, Ballanche, Chateaubriand... et quelques lettres aussi, de sympathie, de touchante attention de part et d'autres et de délicatesse. C'est bien de cette délicatesse et de cette bienveillance réciproque qu'il est question dans l'épisode retracé dans la lettre, que l'on voit ci-dessous, que Marceline Valmore envoie à Louise Colet peu après la mort de Mme Récamier, en 1849.

La fille cadette de Marceline Valmore, Inès-Blanche, succombe à la tuberculose, en 1846, elle a vingt-et-un ans. Mme Récamier vient apporter son soutien et son respect. Respect de Marceline Valmore aussi dans cette lettre, et tendresse à l'égard de l'intelligence d'un cœur qui apporta, dans un instant dramatique pour elle, un bonheur, comme un baume sur une grave brûlure.

De Marceline Desbordes-Valmore à Louise ColetLouise Colet (1810-1876) - Écrivain, elle commence sa carrière dans les lettres avec "Fleurs du midi", recueils de vers, en 1836. Sa gloire poétique sera à son apogée, avec plusieurs prix remportés, et des rééditions de ses livres, dans les années 1840. Mondaine, ambitieuse, on sait sa volonté de connaître le tout Paris des lettres, d'où peut-être le rapprochement avec Marceline Desbordes-Valmore (elles seront en relation amicale entre 1846 et 1851), comme aussi ses relations avec Musset, Victor Cousin, ou comme avec Gustave Flaubert, évidemment.

Paris. 15 juillet 1849C'est quelques jours seulement avant le début d'un procès que l'héritière de Mme Récamier, Amélie Lenormand, intente à Louise Colet. Celle-ci se trouve en possession de lettres écrites par Benjamin Constant à Mme Récamier, dans les années 1810 surtout. C'est Mme Récamier elle-même qui les lui a remises. Juliette Récamier meurt en mai 1849 et Louise Colet commence, en juin, à publier ces dites lettres dans Le journal "La Presse". Amélie Lenormand entend le lui interdire et intente un procès. Ces lettres ne paraîtront qu'en 1864..

Chère Madame, quel besoin est-il donc pour vous de rappeler cette triste époque où les yeux si chers de Madame RécamierJuliette Récamier (1777-1849) - Née sous Louis XVI, elle s'est mariée sous la Terreur, a commencé sa vie mondaine sous le Directoire, jusqu'à devenir égérie parisienne sous le Consulat. Un temps exilée sous l'Empire, elle devient la grande dame de la Restauration, presque monument sous la Monarchie de Juillet, elle s'éteint sous la 2ème République. Elle restera quasiment toujours au devant de la scène mondaine parisienne, comme un personnage clé des coulisses de ce temps. commençaient à souffrir ? Vous me parlez de 1846, vous me demandez si je ne me rappelle pas bien qu’alors Madame Récamier voyait encore ceux qui l’aimaient ; je le crois, chère Madame, je le crois ! Et c’est retourner pour m’en rendre compte vers les jours les plus douloureux de ma vie... Je le fais avec le courage dont cette Dame adorable m’a donné l’exemple.

Oui, Madame, en 10bre 1846, au moment où je venais de perdre la moitié de ma vie... j’ai vu entrer chez moi, et se précipiter vers moi un ange qui me prit dans ses bras - dont les yeux pleins de larmes et de pitié me voyaient assurément !... Elle apportait des fleurs à ma bien aimable enfant... La fatale nouvelle qu’elle avait apprise en bas ne l’avait pas arrêtée - Son âme, la plus belle et la plus aimante que j’ai connue au monde, lui avait donné des ailes, car elle est entrée seule et m’a serrée contre elle, avec tous mes sanglots, dans l’état affreux où j’étais - ceux qui ont beaucoup souffert la connaissent le mieux ! Je ne peux appuyer sur ce jour funeste sans un mélange de terreur et de reconnaissance profonde. C’est la première fois que j’ose parler, et c’est un grand témoignage d’affection que je vous donne, chère Madame, n’étant pas assez heureuse pour vous en offrir de moins douloureux. Mais dans les rares visites que j’ai pu lui rendre depuis, craignant toujours de l’attrister de mon deuil, vous savez bien qu’elle nous voyait encore, qu’elle le disait avec une grâce triste qui prouvait qu’elle ne nous voyait qu’un peu, et qu’elle redoutait de n’y plus voir un jour ! - tout cela est bien déchirant, surtout avec ce qui est arrivé d’elle !... et si vous avez d’autres tourments que celui d’avoir perdu une si noble amie, les amies qui vous restent ont bien droit de craindre de ne pouvoir jamais vous en consoler

Votre bien attachée

Marceline Desbordes-Valmore.

(Autographe : Bibliothèque d’Avignon.)